Brissot : Sur la guerre aux princes allemand (16/12/91)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Brissot : Sur la guerre aux princes allemand (16/12/91)

Message  Vogesus le Sam 10 Juil - 21:16

Discours sur la nécessité de déclarer la guerre aux princes allemands qui protègent les émigrés, prononcé le 16 décembre à la Société, par J.-P Brissot. Paris 1791

Messieurs, la question soumise à votre examen, la question de savoir si l'on doit attaquer les princes allemands qui soutiennent les émigrés, ou s'il faut attendre leur invasion ; cette question ne paraissait pas devoir entraîner d'abord, parmi les patriotes, une diversité d'opinions ; et cependant il en existe une ! Déjà même les esprits sont armés de prévention.
Si nous voulons arriver à la vérité, nous devons les bannir ; nous devons examiner, dans le calme, les raisonnements qui se présentent dans l'un et dans l'autre parti ; nous devons nous défendre de l'enthousiasme ; il voile et les objets et les yeux, et on ne choisit qu'en aveugle.
Nous devons encore écarter les défiances qu'on cherche à faire naître sur ceux qui se présentent pour soutenir une opinion contraire à celle qui paraît prépondérante. Défiez-vous, je le veux, des hommes dont le zèle vacillant a tantôt soutenu et tantôt abandonné la cause du patriotisme ; mais gardez-vous d'insulter, par d'injustes soupçons, ces amis de la liberté dont le patriotisme a été inébranlable, dont la tête a bravé les coups les plus terribles.
Messieurs, des patriotes peuvent différer d'opinions ; ils doivent chercher à s'éclairer mutuellement, sans attribuer à tiédeur de patriotisme ou à un changement de parti, l'adoption d'un système qui n'est que le résultat de leur conviction personnelle.
J'ai reproché au ministre de la guerre d'avoir élevé d'injustes préventions contre les patriotes qui voulaient combattre la proposition de la guerre ; et je viens ici défendre, non pas toutes les propositions de ce ministre, que je crois trop étendues, que je ne crois pas circonscrites pas ces précautions qui peuvent en ôter le danger ; mais je viens défendre la proposition de la guerre à déclarer aux petits princes allemands.
J'ai médité depuis six mois ; que dis-je ? Depuis l'origine de la révolution, le parti que je vais soutenir : une manœuvre adroite de nos adversaire, bien propre à donner le change à ceux qui ne connaissent pas leur jeu, ne me le fera point abandonner. C'est la force des raisonnements et des faits qui m'a entraîné, et cette force est indépendante de toutes les manœuvres.
A un peuple qui a conquis sa liberté, après douze siècles d'esclavage, il faut la guerre pour la consolider ; il la faut pour l'éprouver ; il la faut pour faire voir qu'il en est digne ; il la faut pour le purger des vices du despotisme ; il la faut pour faire disparaître de son sein les hommes qui pourraient encore le corrompre.
Les Américains ont passé par le creuset de la guerre, à l'instant même où ils ont arboré l'étendard de la liberté. Bénissez le ciel de ce que vous ne l'essuyez que trois ans après la conquête de votre liberté ; bénissez-le de la faveur qu'il vous a faite en vous donnant le temps d'achever votre constitution. Elle est assise maintenant ; il s'agit de la défendre ; il s'agit de châtier et les rebelles qui s'agitent au dehors pour la détruire, et les mécontents qui forment des complots au dedans pour les seconder : vous en avez la force ; prenez en donc enfin la résolution.
J'aime à rendre hommage aux intentions droites et patriotiques de ceux qui soutiennent ici un système contraire ; mais je les conjure d'examiner mes arguments, de les réfuter. Si je me suis trompé, s'ils me convainquent, j'embrasserai leur opinion, je la défendrai dans l'assemblée nationale ; mais si, comme je le crois, ils sont eux-mêmes égarés, je prends l'engagement de détruire ici jusqu'à la dernière de leurs objections.
Je dis ici, messieurs, parce qu'il importe que les députés patriotes se réunissent ici pour ne former, pour ne soutenir qu'un seul parti. Quelle douleur si nous paraissions divisés dans l'assemblée nationale, et sur une question de laquelle dépend le salut de l'empire, de la liberté française et peut-être de la liberté universelle !
La France est, depuis deux ans, insultée, outragée par les puissances voisines et par une poignée de factieux et de brigands qu'elles recèlent dans leur sein, dont elles favorisent les enrôlements et les projets hostiles. Depuis deux ans la France a épuisé tous les moyens pacifiques pour ramener à leurs devoirs ces ennemis de leur patrie, pour engager les princes étrangers à se conformer au droit des gens, aux traités, et à expulser de leurs états ces émigrés qui nous bravent. Toutes les tentatives, toutes les réquisitions ont été infructueuses ; les princes français persistent dans leur révolte, les princes étrangers persistent à les soutenir, et repoussent avec mépris les réquisitions faites au nom de la nation française. Peut-on balancer un seul instant à les attaquer ? Notre honneur, notre sûreté, notre crédit public, la nécessité de consolider notre révolution, tout nous en fait une loi. Car la France ne serait-elle pas à jamais déshonorée, si, lorsque la constitution est achevée, si lorsque tous les pouvoirs sont organisés, elle tolérait qu'à sa porte même une poignée de rebelles insultât impunément à sa constitution, à ses pouvoirs, et manifestât des intentions hostiles ? Ne serait-elle pas déshonorée, si, après deux ans de patience inutile, elle souffrait des outrages qu'un despote n'aurait pas souffert pendant 15 jours ? Quoi ! Louis XIV déclare la guerre à l'Espagne parce que son ambassadeur est insulté à Londres par l'ambassadeur espagnol ; et nous, dont les concitoyens sont, depuis deux ans, les victimes des outrages, des persécutions dans presque toutes les parties de l'Europe ; nous dont les frontières sont à chaque instant menacées par des armées qui deviennent de jour en jour plus formidables ; nous dont les réquisitions sont rejetées avec ignominie ; nous Français, nous hommes libres, balancerons-nous un instant ?
Eh ! Que voulez-vous donc que l'Europe pense de cette lâche inertie ? Que nous sommes dans l'impuissance de réduire cette horde de brigands ; que cette impuissance résulte de notre anarchie ; qu'il n'existe ni concert, ni honneur, ni vertus politiques dans notre nouvelle constitution ? Maintenant quel doit être l'effet de cette fausse opinion ? La répétition, l'extension des outrages pour le nom français. Il faut donc ou nous venger ou nous résoudre à être le jouet de l'Europe entière, et du plus méprisable de ses tyrans. Il faut nous résoudre à la mort politique ; car une nation couverte d'opprobres, cesse bientôt d'exister.
Il faut encore ou nous venger, en détruisant ce repaire de brigands, ou consentir à voir se perpétuer, au milieu de nous, les factions, les conspirations, les incendies. Car, d'où viennent les brandons qui les allument. De Coblence. D'où vient l'insolence de nos aristocrates, qui nous bravent au sein même de la France ? Ils croient à l'armée de Coblence. D'où vient l'opiniâtreté du fanatisme et de nos réfractaires ? Ils invoquent, ils payent l'armée de Coblence. D'où vient enfin l'ascendant de nos modérés, de nos intrigants, qui veulent dominer et dominent partout ? De la peur que fait Coblence. Voulez-vous détruire, d'un seul coup, aristocrates, mécontents, prêtres réfractaires ? Détruisez Coblence. Coblence détruit, tout est tranquille au dehors, tout est tranquille au dedans. Le chef de la nation est réduit à régner par la constitution, de ne voir son salut que dans son attachement à la constitution, de diriger sa marche d'après elle ; et dès lors toutes les défiances s'évanouissent.
Loin de blâmer ces défiances, jusqu'à présent elles étaient fondées. Presque tout, dans le ministère, devait les exciter. Mais avouez au moins que cet état de défiance est un état affreux ; avouez que lorsque ces défiance empêchent les deux pouvoirs de marcher de concert, empêchent le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir exécutif, attiédissent son attachement, relâchent sa soumission ; avouez qu'il est temps de frapper sur la cause de ces défiances, si l'on ne veut pas dissoudre l'empire. Or cette cause est à Coblence. Qu'il n'y existe plus de foyer de contre-révolution, et l'on ne craindra plus qu'il existe de correspondance entre ce foyer et la cour. Le règne des lois, le retour de la confiance, la prospérité publique, tiennent donc à la destruction de Coblence.
Je dis, messieurs, de la prospérité publique ; car si votre change est tombé à un degré aussi alarmant, si le discrédit commence à frapper vos effets, s'il menace vos assignats, c'est à Coblence que vous devez en chercher la cause. Quelle confiance voulez-vous inspirer aux étrangers qui vous prêtent, qui ont des relations politiques et commerciales avec vous, lorsque vous souffrez que de vils factieux vous bravent à Coblence ? Ils doivent s'empresser de réclamer, à tout prix, ce qu'ils possèdent dans un fond ; ils doivent suspendre toute espèce de relation ; ils doivent craindre la banqueroute ; et l'infâme horde des agioteurs, aussi criminelle et plus méprisable que celle de Coblence, profitant de ces terreurs qu'elle alimente, veut ajouter à votre discrédit, et par conséquent à votre désastre. Détruisez donc Coblence, et votre change remonte, et votre crédit augmente ; vous frappez au cœur l'agiotage, vous le frappez dans une de ses plus meurtrière opérations, dans la spéculation du change, qui sert mieux les contre-révolutionnaires que toutes les armées.
Qui de vous, messieurs, n'était pas pénétrés de ces vérités il y a deux mois ? Qui de vous ne s'indignait qu'on laissât respirer si longtemps et ces rebelles et leur protecteur ? Qui de vous ne brûle de les voir punir ? Qui de vous ne reproche pas à l'assemblée nationale, après avoir rendu un décret vigoureux contre les rebelles, de n'en avoir pas rendu un semblable pour écraser l'insolent orgueil des princes allemands ? Il est rendu, ils sont sommés ; et loin de les punir de leur audace, on propose ici de suspendre le glaive dont l'honneur et l'intérêt arment les mains de nos soldats ! D'où vient un changement aussi subit ? La cause n'est-elle plus la même ? A-telle changé de face ? Les faits ne sont-ils plus aussi vrais, les raisonnements ne semblent-ils plus aussi forts ? Non, tout est dans le même état. La cour seule a changé, et son changement inquiète. A une lenteur suspecte pour punir les princes allemands, succède dans son sein une ardeur qui ne paraît pas encore suspecte. Elle cherche à électriser tous les esprits ; elle craint que le feu pour la guerre ne le refroidisse et les gazetiers qu'elle soudoie, et les ministériels qu'elle protège, et les sociétés impures qu'elle alimente, tous prêchent la guerre.
Je suis loin, messieurs de blâmer les soupçons que fait naître en vous cette effervescence si peu naturelle chez des modérés et des courtisans ; mais ce revirement subit de la cour ne doit pas nous faire revirer nous mêmes avec tant de promptitude. Nous devons rechercher la cause de ce changement inopiné ; nous devons examiner toutes ces objections.
On nous dit que cette ardeur de la cour pour la guerre, cache une perfidie ; qu'on veut sans doute faire la contre-révolution par cette guerre extérieure, après avoir en vain épuisé toutes les ressources de discussions intérieures ; qu'on espère y trouver le moyen d'allumer une guerre générale, une guerre qui force tous les souverains à prendre parti contre nous ; qu'on espère encore y trouver des moyens de débaucher nos troupes, de les faire servir contre la patrie, etc., etc.
Ces craintes, qui ont quelque chose de spécieux, quand on les joint aux justes défiances que la cour a fait naître, disparaissent devant l'analyse sévère.
On craint d'abord que la correction infligée aux petits princes allemands n'entraîne une guerre universelle, une ligue des souverains contre notre révolution. Je ne le crains pas, parce que la paix convient à toutes les grandes puissances de l'Europe, parce que quoique toutes laissent percer leur mécontentement contre la révolution, toutes ont intérêt à ne pas engager avec nous un combat qui porterait chez elles le même incendie.
Quelle puissance en effet peut-on redouter ? Est-ce l'Angleterre ? Je vous l'ai dit plusieurs fois, son gouvernement vous déteste, la nation vous aime, et le gouvernement n'osera fronder la nation ; il n'en a pas d'ailleurs les moyens. Tipoo, je vous l'ai dit encore, combat pour vous dans l'Inde. C'est lui qui, sans le vouloir, sans le savoir, affermit votre constitution, c'est lui qui a sauvé vos îles. Vous devez votre salut aux maladresses de lord Cornwallis, comme l'Amérique lui a dû son indépendance. Si l'Angleterre avait pu se décider contre vous, elle serait à présent maîtresse à Saint-Domingue. Son refus aux propositions des colons qui voulaient rompre avec la France, ce refus prouve qu'elle veut la paix, qu'elle a besoin de la paix.
Le même besoin donnera la loi à l'empereur.
Tous ses états demandent la paix ; troupes diminuées par une guerre désastreuse ; dette considérablement augmentée ; diminution d'impôts depuis son avènement au trône, et augmentation de dépenses ; danger et difficulté de remplacer les diminutions d'impôts ; banque sans hypothèque, et bientôt sans crédit, tout commande à l'empereur de ne pas se livrer à une guerre dont les conséquences funestes pour lui sont incalculables. Mais en même temps qu'il veut, qu'il doit l'éviter, il doit cacher sa détresse et ses projets ; il doit affecter le langage des despotes ; il doit vous menacer même ; il doit sourdement augmenter vos embarras, attiser vos troubles.
Le même jeu se joue à la cour de Berlin. On y aime la paix comme à Vienne ; on en a besoin comme à Vienne ; et le machiavélisme y domine comme à Vienne. On veut avoir l'air de soutenir la cause des rois ; et de là le traité de Pilnitz ; et de là encore la réponse préméditée à la notification de la constitution ; et de là ces réponses dilatoires à l'envoyé de Russie. Mais on ne veut point sincèrement s'engager dans une guerre incertaine ; on veut en recueillir les fruits, sans y entrer ; on veut y entraîner les voisins, pour profiter de leurs embarras ; mais on ne veut point les partager. Le goût d'un repos voluptueux, l'amour des systèmes surnaturels, le défaut d'un bon système politique, le règne des ministres visionnaires, l'épuisement de ce trésor amassé par l'économe Frédéric, l'augmentation des dépenses, l'impossibilité d'écraser maintenant d'impôts les peuples, sans s'exposer à des révoltes, la crainte de perdre une année qui ne se réparerait plus, tout, malgré deux mariages brillants, mais qui ne prêtent qu'un appui très précaire, tout fait à Berlin la loi de se soumettre à la force des choses, et de laisser la révolution se consolider.
Pour la renverser, il faudrait réunir armées, trésors, volonté ferme, excellentes têtes. Il sera toujours impossible de réunir ces conditions. Ni les armées, ni les trésors n'existent ; et ce n'est ni à côté des moyens, ni dans les meilleures têtes que se trouve la volonté ferme d'attaquer la France.
Ces idées doivent rassurer contre les dispositions hostiles de la Suède et de la Russie. Que peut craindre la France d'un prince écrasé de dettes, pour qui l'impôt est impossible ou dangereux, qui ne doit son despotisme absolu qu'à une de ces révolutions si fréquentes en Suède, et qui peut le perdre par une autre révolution ; d'un prince enfin dont le caractère bouillant et les idées chevaleresques éloignent la confiance des autres puissances ? On citera sans doute le traité qu'il vient de conclure avec l'impératrice de Russie, le 19 octobre, à Drottengolm, et dont la révolution française paraît être l'objet. Mais cette ligue monstrueuse entre deux individus qui se rivalisent et se détestent depuis longtemps, n'est peut-être, comme le traité de Pilnitz, qu'un piège tendu plutôt aux parties contractantes qu'au peuple dont on veut se venger. Il importe en effet à la Russie d'éloigner le roi de Suède de ses états ; il lui importe de le perdre ; et en lui sacrifiant quelques milliers d'hommes et de roubles, la Russie peut espérer reprendre en Suède l'ascendant qu'elle regrette d'avoir perdu.
Les démonstrations machiavéliques de la Russie à Stockolm, et à Berlin, et à Copenhague, et à Coblence, paraissent tenir toutes à ce système de domination et de conquête dont l'impératrice se repaît depuis si longtemps. Contrariée dans ses projets sur la Turquie, elle doit chercher à les plonger dans une guerre où son éloignement l'excuse naturellement de prendre une part active. Elle veut donc moins soutenir la cause des rois et de ces chevaliers français qu'allumer une guerre qui occupe ses rivaux, et se donner le temps et les moyens d'atteindre enfin cette couronne de l'orient si longtemps désirée. Catherine doit mépriser et nos courtisans, et leurs préjugés, et leur ineptie ; mais plus avide d'éclat que du bonheur des peuples, sa vaste ambition peut chercher à les mettre à profit. Il est un terme à tout. Son favori Potemkin vient de l'éprouver ; et sans attaquer la France, l'impératrice trouvera son Yassi.
Quel que soit le but secret de la protection qu'elle accorde aux rebelles, elle ne doit inspirer aucune crainte. Ce n'est pas avec une armée d'esclaves, avec un papier qui perd 40 pour 100, et à 800 lieues de sa capitale, qu'on peut espérer de vaincre 25 millions d'hommes.
Ce n'est pas surtout lorsqu'on a perdu l'ascendant sur ses meilleurs alliés ; car la Russie ne peut compter sur les secours, ni du Danemark, ni de la Pologne, qu'elle a longtemps dirigée par son influence.
Le Danemark, qui paraît gouverné par un prince sage, s'occupe des moyens de prévenir dans son sein les effets de la révolution française, en rendant les peuples plus heureux, en abolissant le servage féodal. Il a déclaré ne vouloir prendre aucune part à cette querelle de rois.
D'un autre côté, la révolution qui vient de changer la face de la Pologne, doit causer un nouvel effroi aux puissances du Nord, et arrêter leur ligue simulée ou réelle. Là se prépare la foudre qui doit réduire en poudre le despotisme sous lequel gémit le nord de l'Europe.
Je ne parle pas des autres puissances européennes ; il n'en est aucune qui pèse dans la balance politique, aucune qui ne soit ou faible ou écrasée de dettes, aucune qui ne soit forcée de vouloir la paix.
Que pouvez-vous donc craindre, dans cette situation générale, des puissances européennes ? Devez-vous redouter qu'elles ne veuillent compromettre leur propre existence en défendant les princes allemands que vous allez châtier ? Sans doute elles les excitent secrètement à la résistance ; mais elles les abandonneront, n'en doutez pas ; c'est la tactique et la bonne foi des cabinets européens.
Puis donc que vous n'avez point à redouter l'intervention armée d'aucune grande puissance, puisque vous les respectez religieusement dans la guerre que vous déclarez aux protecteurs des rebelles, vous ne pouvez craindre que cette guerre soit de si longue durée ; vous ne pouvez craindre qu'elle entraîne des calamités toujours si funestes pour le peuple ; vous ne pouvez craindre qu'elle fournisse au ministre, s'il a des desseins perfides, tant d'occasions de tourner nos armes contre nous-mêmes !
La crainte de ces trahisons est l'argument qui me paraît avoir le plus fortement frappé les esprits. Voyons si elle est fondée. Je le dis avec confiance, messieurs ; dans un régime libre, des généraux ne trahissent jamais utilement une armée composée de soldats patriotes. On conçoit les trahisons nombreuses dans les guerres des roses rouge et blanche de la ligue et de la fronde. Ce n'était pas la raison ; c'était l'intérêt qui guidait les soldats. Il n'y avait pas plus de raison de se battre pour Condé que pour Mazarin. Le soldat était à qui le payait le mieux et se faisait un métier de ses trahisons.
Mais ici quel changement de scène ! Quels vastes intérêts n'enchaînent pas le soldat français à la cause de la liberté ! Car qu'est le soldat français ? Un homme, l'égal des autres hommes, à qui toutes les places sont ouvertes, un homme qui connaît sa dignité, sa force, ses droits. On ne séduit point un pareil soldat ; on ne le séduit point surtout quand on ne peut lui offrir en dédommagement que l'humiliation et le néant de l'ancien régime.
Que des officiers puissent concerter des trahisons, je le crois ; mais elles seront peu dangereuses sous un régime libre. Les officiers auront mille regards attachés sur eux, et la mort sur leurs pas, s'ils trahissent.
Pour exécuter une trahison, il faut des complices ; les patriotes auront horreur de l'être, et les scélérats gagnent à dénoncer les traîtres. Les traîtres sont donc obligés de circonscrire leurs projets, et dès lors ils cessent d'être dangereux.
Voyez Arnold, chez les Américains ; il était estimé, adoré des soldats ; il n'en entraîna pas un seul dans sa défection.
S'il se trouve un général qui prolonge à dessein la guerre ; s'il ne la poursuit pas vigoureusement ; s'il se trouve des Essex et des Fariax, il se trouvera aussi des milliers de bouches pour les dénoncer et les remplacer, des Ireton, des Cromwell ; et je cite Cromwell dans ses beaux jours.
Mais d'ailleurs, si vous avez des trahisons à craindre, ne le sont-elles pas encore plus, si la guerre se fait dans vos propres foyers qu'au dehors ? N'avez-vous pas aussi à craindre qu'on ne livre vos forteresses, vos munitions, vos troupes ? Ces trahisons ne pourraient-elles pas être plus nombreuses et plus faciles et plus dangereuses que celles faites sur le territoire étranger ? Oui, toutes les objections qu'on peut faire contre le système d'attaque, se trouvent avec bien plus de force dans le système de défense.
Mais pourquoi attaquerait-on ? Votre constitution vous le défend. - J'en conviens ; mais elle ne le défend pas, lorsque la sûreté de la patrie est en danger ; lorsqu'une irruption soudaine peut ravager vos provinces frontières. Or, tous les faits ne déposent-ils pas pour cette invasion, et ne devez-vous pas à nos frères des frontières de mettre à couvert leurs propriétés, leur famille et leur fond ? Cette guerre est donc nécessaire et constitutionnelle.
Sans doute la guerre, qui a pour but des conquêtes, doit être en exécration aux hommes libres. Mais la guerre de la liberté est une guerre sacrée, une guerre commandée par le ciel ; et comme le ciel, elle purifie les âmes. C'est au milieu des terreurs de la guerre libre que l'égoïsme disparaît, que le péril commun réunit toutes les âmes ; c'est alors que s'exerce l'hospitalité, cette vertu des peuples libres. Eh bien ! C'est alors qu'on accueille le défenseur de la patrie, qui revient couvert de blessures ; c'est alors qu'on l'entend avec intérêt, qu'on partage son toit et sa table avec lui ; c'est alors que chacun fait son offrande à la patrie, qu'on restreint ses besoins, que l'Américain renonce au thé, aux mousselines, etc. ; c'est alors que les manufactures du pays ou domestiques prennent une grande activité, prennent la place des manufactures étrangères ; c'est alors que la jeunesse reçoit la meilleure éducation, celle de grands événements, qu'elle s'enflamme au récit de grands exploits ; c'est alors que la liberté devient une passions universelle, qu'elle vivifie toutes les âmes, épure la société, et la purge de cette écume qui se précipite et disparaît dans les combats. Au sortir des combats, c'est une nation régénérée, neuve, morale ; tels vous avez vu les Américains sept ans de guerre ont valu pour eux un siècle de moralité. Elle vous vaudra le même prix ; elle mettra en pratique l'égalité des hommes ; car la guerre seule peut, en confondant et les hommes et les rangs, en élevant le plébéien, en abaissant le fier patricien, la guerre seule peut égaliser les têtes et régénérer les âmes.
Il nous faut la guerre, pour mettre à une dernière épreuve le pouvoir exécutif. S'il est de mauvaise foi, il ne tardera pas à se trahir ; les occasions de le dévoiler seront plus fréquentes.
Et ne vaut-il pas mieux le connaître enfin tel qu'il est, que de vivre dans une incertitude aussi cruelle ? S'il est patriote, on le chérira ; s'il ne l'est pas, la patrie aura bientôt prononcé sur lui.
On dit qu'il veut se populariser par cette guerre... Mais s'il est de bonne foi, il aura le mérité la popularité ; s'il ne l'est pas, il l'aura bientôt perdue. Toute popularité qui n'est pas fondée sur un vrai patriotisme, n'est pas de longue durée.
On dit que son intérêt est d'avoir la guerre, parce que la guerre détruira le crédit, ruinera le commerce, augmentera les mécontents, mettra le roi à même de s'emparer du pouvoir avec son armée. - Vaine terreur ! A quoi tient notre crédit ? Au maintien de la révolution. Qui peut le perdre ? L'incertitude de son maintien. Peut-on croire qu'il se soutienne plus en laissant subsister à nos portes un repaire de brigands, soudoyés par des puissances qui se cachent et qui lui fournissent sans cesse des aliments ? Avec 30 millions par an, ne peut-on pas nous tenir en échec pendant 30 ans, comme on tint les Hollandais lors de leur révolution ? Or nos voisins qui ne peuvent se liguer pour la guerre, ne peuvent-ils point, pour nous nuire, se liguer aisément pour vous trahir et fournir ces trente millions ; et dans cet état pourrez-vous conserver votre crédit ? Le crédit tient au respect national, et on ne respecte pas une nation qui n'a pas la force de se faire respecter. Ayez une contenance ferme, et le crédit reprendra.
On vous menace encore de la perte de votre commerce. Mais c'est votre état actuel qui peut, au travers d'une prospérité apparente, l'amener au marasme. Que deviendra-t-il en effet, lorsque cesseront les spéculations mercantiles, produites par la baisse des changes ? Il faut donc remonter le change, et ce n'est qu'en détruisant vos ennemis que vous y parviendrez.
Cette guerre ne peut être longue, et par conséquent ne peut avoir une grande influence sur le commerce.
Cette guerre ne frappera pas les puissances avec lesquelles vous avez les plus grandes relations commerciales.
Enfin, n'y a-t-il pas un commerce au milieu des guerres ? Le commerce ou s'ouvre un nouveau cours ou continue son ancienne direction? Au milieu de la dernière guerre, vous avez fait de grandes pertes, des dépenses énormes ; le commerce a toujours été actif, parce qu'il faut toujours consommer. Reposez-vous sur l'industrie des individus ; chez un peuple libre elle est sans borne.
On vous menace enfin de voir reparaître, à la fin de la guerre, le roi à la tête d'une armée puissante, reprenant sa couronne ancienne. Mais nous ne sommes plus aux temps où l'on pouvait craindre le pouvoir exécutif à la suite d'une guerre, où l'on pouvait craindre qu'il reprît sa première autorité.
Sans doute lorsque les soldats n'étaient pas éclairés, lorsqu'ils ne connaissaient pas leurs droits, ils pouvaient prêter leurs forces au tyran dont ils avaient secondé les exploits. Mais aujourd'hui nos soldats, nos gardes nationaux sont des citoyens avant d'être des soldats, et ils ne se déshonoreront plus à être les satellites d'un homme.
Je vais dire un mot qui étonnera ; mais il est vrai pour quiconque a connu l'Amérique. On a félicité Washington, parce qu'il n'a pas abusé de sa force pour être maître. Washington n'eut pas trouvé trente soldats pour soutenir sa trahison. Nos Français valent les Américains, et nous n'aurons pas de roi-Washington.
Les aristocrates et les intrigants peuvent compter sur cette chance ; ils peuvent soupirer après la guerre, parce qu'ils espèrent y augmenter le pouvoir exécutif. C'est un faux calcul. La constitution est achevée ; le pouvoir exécutif ne peut plus accroître par la force, ou nous devenons esclaves ; car on ne voit pas où s'arrêterait un tyran habile, si l'on supposait encore une partie de la nation assez lâche pour lui prêter sa force ?
Les hommes qui se laissent entraîner par ces terreurs, ne comptent point assez sur le progrès des lumières parmi le peuple. Ils ne voient pas que plus on ira en avant, plus ce peuple contractera d'horreur pour l'ancien régime, et d'attachement pour le nouveau, et que par conséquent il deviendra de plus en plus difficile de lui faire illusion, au point de le faire égorger par ses propres mains.
Je vous ai présenté rapidement une partie des raisons tracées à la hâte, qui doivent vous déterminer à déclarer la guerre aux princes allemands, et à ne pas redouter les trahisons. Il me resterait à vous exposer les précautions qu'il faut prendre, et pour assurer le succès, et pour empêcher cette guerre de se prolonger et de s'étendre, et pour prévenir toute espèce de trahison ; il me resterait encore à vous exposer les autres mesures que l'assemblée nationale doit prendre, et pour soutenir partout la dignité et les intérêts de la nation, et pour avoir de nouveaux gages de bonne foi de la cour : mais je ne puis me livrer aujourd'hui à ces développements. J'ai eu seulement en vue de prouver qu'il fallait faire la guerre, mais non pas d'examiner comment il fallait la faire. J'ai eu en vue d'arrêter une prévention contre la guerre qui me paraissait s'étendre avec rapidité, et qui pourrait causer le mal le plus funeste et à la France et à la société des amis de la constitution.
Cette société doit tenir constamment aux principes et à la gloire de la nation. Elle manquerait à ses principes, si elle prêchait aujourd'hui une lâche inertie ; elle donnerait sur elle le plus puissant avantage à ses ennemis ; ils triompheraient ; et en défendant la cause de la nation, ils ramèneraient sous leurs drapeaux perfides ceux qui veulent soutenir l'honneur de la nation. Ils diraient partout, et on les croirait facilement : voyez ces amis de la constitution, ils sont les ennemis jurés du pouvoir exécutif ; ils le forcent à la guerre, quand il parle peu de paix ; ils le forcent à la paix, quand d'après eux-mêmes, ils demandent la guerre...
Ne vous souillez point par ces inconséquences. Vous avez voulu la guerre, vous étiez fondés ; le pouvoir exécutif va la déclarer, il fait son devoir, et vous devez le soutenir quand il fait son devoir. En le soutenant, il vous reste à le surveiller ; et s'il vous trahit, le peuple est là ; vous n'avez rien à craindre... C'est ainsi que vous vous unirez réellement avec le pouvoir exécutif, quand il mérite qu'on s'unisse avec lui, et que vous pratiquerez ce qu'il vient nous prêcher...
Il nous crie sans cesse l'union, l'union ! Eh bien ! Cette union dépend de lui ; qu'il soit patriote, et les Jacobins deviendront ministériels et royalistes.
Oui, sans doute, il faut nous unir ; il faut, si l'on veut que la constitution se consolide, que la félicité publique prenne la place de l'anarchie ; il faut que les deux pouvoirs législatif et exécutif marchent de concert. Mais d'où dépend ce concert ? De la confiance mutuelle. Où le pouvoir exécutif et ses agents ont-ils pris toutes les mesures pour nous inspirer cette confiance ? Était-ce les prendre que de répondre par des mots ou des mensonges à des faits trop bien avérés ; que de confier les places les plus importantes à des hommes qui avaient abandonné leur poste ; que de venir troubler nos discussions par des interventions inconstitutionnelles, ou des communications qui rompaient des discussion qu'on craignait ; que de frapper de l'anathème suspensif des décrets sollicités et approuvés par la nation entière ? Était-ce les prendre enfin, que de quitter le ministère, ou de se promener de ministère en ministère, sans rendre compte de sa gestion, de ses dépenses ?
Sans doute il faut que les deux pouvoirs se respectent, pour être respectables ; mais ne devrait-on pas pratiquer ce qu'on prêche ? Mais devrait-on chercher à avilir soi-même un de ces pouvoirs, soit par des traits lancés dans une proclamation inconstitutionnelle, soit par des leçons qui ne peuvent manquer de dégrader celui qui les reçoit, puisqu'elles le supposent dans un état d'infériorité, et que les représentants du peuple n'ont d'autres maîtres que le peuple ?
Sans doute il faut exhorter l'assemblée à prendre, dans ses délibérations, une attitude grave, imposante ; mais il faut aussi se souvenir que la nation est à l'aurore de sa liberté, à l'apprentissage de cette gravité. Ce n'est pas dans un jour qu'une nation se défait des habitudes de légèreté, de son caractère bouillant, impétueux : ces défauts appartiennent au régime passé ; est-ce à lui à nous le reprocher ? Eh ! Qu'est-ce que la gravité de ce régime, sinon le masque de la perfidie ? Ce mot hypocrite d'union est, avec affectation, répété par une classe d'hommes qu'il est nécessaire de démasquer encore une fois, puisqu'elle reparaît sous une nouvelle ligue. Elle nous prêche l'union ; mais en peut-il exister de sincère entre des patriotes et des modérés, entre des Jacobins et des Feuillants, entre le bon et le mauvais génie ? Que veulent les Jacobins ? La liberté, l'égalité par la constitution. Que veulent les modérés ? Le pouvoir, sous le masque de la constitution. Ils nous accusent de républicanisme ; ils savent bien que ce républicanisme est une chimère ; mais comme cette chimère effraie de bonnes gens, ils ne cessent de la répéter et de nous calomnier. Calomnions toujours, se disent-ils, la cicatrice restera. Ils veulent la constitution ; c'est avec hypocrisie et par intérêt ; ils n'aiment de la constitution que ce qui peut flatter leur orgueil, ou satisfaire leur avidité ; ils n'en aiment que les distinctions des éligibles, que la liste civile, que les prérogatives accordées à ce pouvoir, qu'ils obsèdent par leurs flagorneries.
Les aristocrates du vieux régime veulent que les privilèges pour les anciennes castes, et les modérés sont les aristocrates du nouveau régime. Ils veulent les honneurs, les places, pour eux et pour eux seuls. Ils prônent, ils caressent le pouvoir exécutif, comme les nobles prônaient autrefois les despotes, parce qu'ils espéraient partager les dépouilles du peuple. Or, un Jacobin déteste toute espèce de privilège et d'inégalité ; il veut des frères partout ; il veut la liberté, et une liberté égale pour tous. Je le répète, peut-il exister jamais un rapprochement entre deux système si contraires ? Le demander, c'est demander que les Jacobins sacrifient la classe des citoyens passifs, la classe la plus nombreuse des citoyens français. A ce prix, nous aurions bientôt la paix avec eux. - Et voilà pourquoi les Feuillants détestent les clubs, les pétitions, la publicité des séances ; voilà pourquoi ils aiment si tendrement le mystère, le comité général ; c'est qu'on peut y enchaîner impunément le peuple. Un Jacobin dont la conscience est pure, dont le langage est toujours l'expression de la conscience, provoque la publicité, au lieu de la redouter.
Gardez-vous cependant, messieurs, d'appliquer le portrait que je viens de vous tracer à tous ceux qui fréquentent la société des Feuillants. Il y est des hommes sages, amis du peuple, ennemis du despotisme, mais que des préventions éloignent de notre société, et que des intrigants ont su séduire par leur langage artificieux. Ces préventions n'auront pas une longue durée. L'hypocrisie se démasque tôt ou tard ; et les honnêtes citoyens ne tarderont pas à se repentir d'avoir contribué à élever une nouvelle division en France en ressuscitant cette association ténébreuse, dont le but secret avait été la destruction de la liberté de la presse, de l'égalité des droits, des sociétés patriotiques, la destruction de tout ce que l'assemblée nationale avait fait de bon et de sublime à son origine ; et ce but eut été rempli, sans la courageuse et ferme résistance que les vrais amis de la constitution opposèrent au sein de l'assemblée nationale.
Perversité dans les intentions, flagorneries dans le langage, intrigue et nullité dans les moyens, médiocrité, nullité dans le vrai talent, tels étaient les traits caractéristiques des chefs de vos ennemis ; tels ils sont encore. A peine quelques semaines ont-elles été écoulées, qu'ils ont été démasqués. Il en sera toujours de même ; car la perversité transpire, la flagornerie dégoûte, le mystère inquiète, et la médiocrité excite le mépris. Il n'y a, messieurs, de solide, de durable, sous un règne libre, que ce qui se fait par le peuple et pour le peuple, que ce qui est loyal et franc. L'astuce et la perversité portent avec elles mêmes leur destruction.
Voulez-vous, messieurs, confondre encore une fois ces Feuillants, ces modérés ? Mettez dans vos délibérations de la gravité ; soyez économes de vos applaudissements, et surtout que les orateurs s'interdisent ces discussions où les articles constitutionnels ne sont pas respectés. Tout n'en est pas également bon ; mais nous avons juré l'observation de tout ; mais la constitution marque elle-même le terme où ces vices pourront être corrigés. Attendez ce terme ; fiez-vous à l'expérience que justifiera les opinions prêchées dans cette société ; fiez-vous à la philosophie qui, éclairant toutes les têtes, prépare votre triomphe ; fiez-vous au temps, qui démasquera vos hypocrites ennemis ; mais respectez la constitution ; c'est pour vous l'arche sainte. Tant que vous en conserverez le dépôt, vous serez invulnérables ; car enfin vous ne pouvez être forts que de votre ralliement, et il n'y a point de ralliement lorsque l'opinion vacille entre une foule de commentaires sur la constitution.
avatar
Vogesus
Maire

Nombre de messages : 38

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum